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Jean Béraud Saint-Pétersbourg, 1849 - Paris, 1935 L'Absinthe Huile sur toile (Toile d'origine) Signée 'Jean Béraud.' en bas à droite Toile de la maison Moirinat à Paris (Restaurations) Sans cadre 'THE ABSINTHE DRINKER', OIL ON CANVAS, SIGNED, BY J. BERAUD h: 71 w: 50,50 cm Provenance : Collection Ernest May ; Sa vente, Paris, galerie Georges Petit, 4 juin 1890, n° 3 ; Collection particulière Expositions : 'Cercle artistique et littéraire', Paris, 1882, hors catalogue, repr. p. 155 Bibliographie : François-Guillaume Dumas, 'Annuaire illustré des beaux-arts', Paris, 1882, repr. p. 155 Auguste Dalligny, "L'exposition du Cercle de la rue Volney", in 'Le Journal des arts', 7 février 1882, p. 1 "Nouvelles artistiques parisiennes", in 'L'Art moderne', 26 février 1882, p. 70 Patrick Offenstadt, 'Jean Béraud 1849-1935. The Belle Epoque : A dream of times gone by. Catalogue raisonné', Cologne, 1999, p. 226, n° 287, repr. (dimensions érronées) Commentaire : Chroniqueur des mœurs bourgeoises sous la IIIe République, Jean Béraud illustre tant des anecdotes politiques que les plaisirs de la vie parisienne dans les rues et grands boulevards animés, les salons, les théâtres et les restaurants à la mode. Il peint avec un naturalisme poussé aussi bien le flot des passants à l'humeur joyeuse, les divertissements de la société élégante, que la morosité de la classe populaire et sa décadence dans un univers de fin de siècle où les bas-fonds sont sublimés. Dans cette vie de bohême désabusée, l'absinthe se répand autant dans les troquets montmartrois que dans les veines des poètes. " Salut, verte liqueur, Némésis de l'orgie ! Bien souvent, en passant sur ma lèvre rougie, Tu m'as donné l'ivresse et l'oubli de mes maux ; J'ai vu plus d'un géant pâlir sous ton étreinte ! Salut, sœur de la Mort ! Apportez de l'absinthe ; Qu'on la verse à grands flots ! " Alfred de Musset, Ode à l'Absinthe Alcool à la couleur qui rappelle celle des cabarets, la fée verte clamée par Baudelaire et Verlaine, louée par Musset (dont le portrait est présenté sous le lot 194), est alors un véritable art de vivre très en vogue dans le Paris de la Belle Epoque. Muse maudite des poètes et des peintres comme Degas, Manet, Van Gogh ou Toulouse-Lautrec, elle donne autant d'inspiration à l'artiste que la femme elle-même. Entre fléau et extase, à la fois vénérée et maudite des artistes, l'absinthe est associée à la figure féminine, sensuelle, séductrice et suggestive dans les publicités qui en louent les vertus. A la mode dans toutes les classes sociales, c'est surtout par les ouvriers et les femmes aux mœurs légères que cet élixir est consommé, sans modération. A la différence des Buveurs d'Absinthe daté de 1908 (localisation inconnue) ou du Café dit L'Absinthe peint en 1909 (musée Carnavalet, Paris), Béraud place ici une chaise laissée vacante, peut-être à cause d'une défaite sentimentale. Et si nous prenions la liberté de l'occuper pour une dégustation licencieuse de cette boisson interdite et mystérieuse ? Et si nous nous imprégnions de l'odeur anisée dégagée des volutes brumeuses se formant devant nous, saisies dans cet instant comme photographié par l'artiste ? Celle qu'on appelle liqueur de la mort, aux visages fantomatiques, semble ici être plus la compagne habituelle chantée par Baudelaire pour cette jolie figure féminine qui boit seule, mais sans aucune détresse, que la menace du poison dénoncé par Degas et ses personnages aux traits défaits et aux regards tristes (Dans un Café, 1873, musée d'Orsay, Paris), poison également condamné par Zola quelques années plus tard dans l'Assommoir. Tranquille et déterminée, notre buveuse paraît savourer à l'avance la liqueur qu'elle verse dans son verre avec envie, un léger sourire se dessinant sur ses lèvres maquillées. Se repose-t-elle d'une journée de promenade à Paris, le pied fatigué et rapidement entrée dans un bistrot peu fréquenté, où sa solitude lui permet l'audace de sa posture ? S'offre-t-elle une douce ivresse avant de rejoindre le bal populaire pour lequel elle s'est habillée ? Son habileté à se servir d'absinthe et l'élégance douteuse de sa pose, amazone de bistrot le poing sur la hanche, laissent en deviner la frivolité. La puissance de séduction est en tout cas définitivement commune à notre tableau et à la liqueur représentée, objet d'une place d'honneur dans l'œuvre de Béraud au début du XXe siècle.